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6 mars 2012 2 06 /03 /mars /2012 21:24

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Au mouvement romanesque, qui se réalise à travers la procession de faits et d’événements, lesquels, judicieusement disposés , selon un ordre déterministe , engendrent le récit, Dostoïevsky substitue un mouvement qui se produirait plutôt dans le for intérieur des personnages, par la prospection de ce qu’ils ont de plus intime, par le regard porté sur leur condition, les forces qui les animent les croyances qui les habitent. Les faits seront quasi accessoires, la narration détournée. On ne raconte pas une histoire mais l’homme. La critique littéraire avancera habituellement le concept de roman psychologique à l’endroit des œuvres de Dostoïevsky.

 

C’est à l’âge de cinquante ans, en 1871, que Dostoïevsky écrit Les possédés ou Les démons ; Il en situe les protagonistes dans la Russie du 19 ème siècle marquée du sceau des Romanov , où nombreux étaient les intellectuels de toutes vocations et où croupissait dans la misère et l’ignorance la majorité de la population , ces " âmes mortes " à l’instar de Gogol , qui bientôt croiront ressusciter .


Les possédés pose fondamentalement la problématique de l’homme fort en ce qu’elle signifie , ce qu’elle comporte ou exclut , Stravoguine, le personnage central, est celui qui incarne dans le roman l’archétype de l’homme fort selon Dostoïevsky.


Singulière œuvre que Les possédés. En pénétrant dans le roman on pressentira l’imminence d’importants événements mais rien ne se produira pour autant , l’attente sera vaine , telle celle d’un des héros de Buzzati.


Les personnages vivent une angoisse permanente , celle qui précède les catastrophes , on partage cette angoisse , mais elle parvient si diffuse ,si confuse qu’on ne se l’explique pas .Certes on nous révèle l’existence de graves manœuvres qui se dérouleraient dans la clandestinité , mais on n’en saura pas plus . Tous est immobile , figé... pourtant on ressent une évolution lente mais régulière , une sorte de mouvement statique général.


L’ordre de présentation des personnages , mérite qu’on s’y arrête : le lecteur fera d’abord connaissance des personnage secondaires, tous ayant approché Stravoguine , à travers eux il croira pouvoir parvenir à s’en faire une image . Las ! lorsque Stravoguine apparaît tout s’estompe , on est déçu de se trouver face à un homme quelconque , presque banal , que rien n’élève au dessus du commun , à l’inverse de tout ce qu’on imaginait .L’insignifiance de Stravoguine est renforcée par la mise en valeur d’autre personnages tels Verhonsky ,Cheskov et surtout Kirilov.


Mais le plus important c’est cette manière extraordinaire dont Dostoïevsky décortique chaque personnage le met à nu ,et enseigne magistralement , véritablement , sur l’humain , celui de la Russie du 19 ème siècle , mais aussi et surtout universel .C’est un bain de jouvence pour l’esprit dont l’issue est une lucidité renouvelée .On découvre ou plutôt on redécouvre l’homme et ses réalités .


Enfin l’épilogue .Grandiose .Des pièces de puzzle éparpillées tout le long du roman qui prennent naturellement place à leur lieu objectif. Stravoguine qui émerge sous son véritable jour grâce à cette homogénéisation centripète dont il est le point nodal .Tous les personnages auront subi son emprise , ils ne sont qu’une image projetée ,imparfaite , caricaturale de Stravoguine.


Le roman en est bouleversé , transfiguré, tout comme la lecture qu’on en avait fait .Et Stravoguine se suicide. L’homme fort s’annihile , lui qui n’a jamais cessé de dominer les autres et envers lesquels il ne jette qu’un regard méprisant , comprend l’inanité de sa force dans ce monde vil et corrompu où tout n’est qu’artifice.


Les hommes qui souffrent inventent un homme fort , puis le suivent . Il est fort parce qu’ils ont voulu qu’il (re)présente à leurs yeux l’image d’un avenir meilleur. L’idée qu’il symbolise et qu’il prêchera n’est d’abord qu’un prétexte. Après viendra la conviction. Dès lors qu’il y a convection la victoire est certaine, le temps étant son plus sûr allié. Alors un homme « fort » sera vainqueur et les hommes continueront de souffrir .


Quant à Stravoguine s’il est ,aux yeux de Dostoïevsky ,le véritable homme fort, celui qui ne doit rien aux autres , il condamné à la faillite. Fort par lui-même, il n’a pas besoin des autres. Fort par lui-même, ils n’ont pas besoin de lui. L’homme fort disparaît laissant l’humanité à sa folie collective.

 

                                                                                        Ahmed BENZELIKHA

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