
Par : Docteur Ahmed BENZELIKHA (*)
Souveraineté mémorielle durable, ancrage dans l’expérience mondiale et pertinence géopolitique.
«Au milieu des années 1970, le gouvernement américain fit face à un défi d’archivage majeur lorsque des copies informatiques du recensement de 1960, stockées sur des bandes magnétiques destinées à des ordinateurs obsolètes, se retrouvèrent temporairement illisibles faute de lecteurs compatibles. Si cet épisode est resté dans l'histoire de l'informatique comme une alerte spectaculaire sur le péril de l'obsolescence technologique - bien que les archivistes soient parvenus à migrer la quasi-totalité des fichiers en retrouvant des machines fonctionnelles -, il illustre parfaitement le défi qui guette nos technologies actuelles. Cette leçon historique documentée par la communauté internationale rappelle la fragilité structurelle de notre mémoire numérique : alors qu'un parchemin vieux de neuf cents ans traverse les siècles intact, nos supports numériques modernes exigent une maintenance et une migration constantes pour ne pas devenir illisibles en moins de quinze ans.»
1. Un défi pour nos archives : le péril du silicium, la menace des cyberattaques et des «contrebandiers» de l’histoire
L'Algérie déploie aujourd'hui vigoureusement, et avec une portée hautement stratégique, sa politique nationale de transformation numérique. Cette offensive de modernisation globale, portée au plus haut niveau de l'État, se traduit par une numérisation massive, systématique et accélérée de nos fonds documentaires : des précieux manuscrits anciens des savants d'Adrar aux fonds textuels, photographiques et audiovisuels de la Guerre de Libération nationale. Si cette dynamique est une avancée souveraine irremplaçable pour l'accessibilité de notre patrimoine, elle crée simultanément une vulnérabilité structurelle nouvelle, trop souvent ignorée : le support en silicium peut être un colosse aux pieds d'argile. Nos archives numériques pourraient risquer de ne pas survivre à deux décennies d'obsolescence technologique. Ce phénomène, baptisé «Ère des ténèbres numériques» (Digital darkage), est une menace croissante.
Les disques durs classiques ont une durée de vie de 5 à 10 ans et les bandes magnétiques LTO au maximum 30 ans en conditions optimales. Conserver un siècle de mémoire nationale sur support classique impose de remplacer l'intégralité des équipements au moins dix fois - chaque migration constituant un risque de perte ou de corruption partielle. À cette fragilité matérielle s'ajoute désormais un péril immatériel bien plus insidieux : la prolifération des cyberattaques d'envergure et la falsification par l'intelligence artificielle (IA).
À l'ère de l'IA générative, des deepfakes et des intrusions multiformes sur les réseaux, saturer un serveur, altérer silencieusement un document textuel, manipuler une voix historique ou modifier une image d'archive est devenu un instrument de guerre informationnelle. Pour un pays comme l'Algérie, dont le récit de l’histoire a subi des tentatives, aussi vaines que répétées, de réécriture et de colonisation mémorielle, une vulnérabilité des serveurs connectés face aux cyberattaques pourrait constituer une menace, tout comme la promotion de fausses assertions portées par l’utilisation malveillante des progrès considérables et exponentiels de l’IA.
Face à ce péril cybernétique et mémoriel qui guette l'ensemble du continent africain, une réponse doctrinale et technologique globale s'imposait. En organisant le sommet Global Africa Tech à Alger, en mars 2026, et en faisant adopter par 50 ministres la Déclaration d'Alger, notre pays a formalisé l'architecture de la souveraineté numérique africaine et de la protection des infrastructures critiques contre les cybermenaces. Dès lors, le déploiement initial d'une technologie de rupture, pour sanctuariser notre propre patrimoine historique, pourrait apparaître comme la suite logique et l'application concrète de cette doctrine : en passant de la charte politique à l'action scientifique pionnière, l'Algérie confirmerait un leadership technologique et mémoriel à l'échelle de l'Afrique. Cette doctrine trouve son bras exécutif dans le Haut-commissariat à la numérisation, chargé de concevoir et de piloter la stratégie nationale de numérisation - cadre naturel au sein duquel s'inscrirait le projet ADN-Mémoire.
C'est dans cette dynamique de souveraineté affirmée que s'inscrit la nécessité de sanctuariser nos manuscrits anciens, dont ceux rédigés en tamazight, qui viennent de faire l’objet d’un colloque à Boussemghoun, mais également d'autres documents historiques : les traités diplomatiques de la Régence d'Alger (XVIe-XIXe siècles), les correspondances d'État et manuscrits de l'Émir Abdelkader, ainsi que les actes fondateurs, les chartes nationales, les archives de la Guerre de Libération nationale - à l'instar de la Proclamation du 1er Novembre 1954, des correspondances du CCE et du CNRA, des «journaux de marche» de l’ALN (archives des wilayas historiques), ou des enregistrements audio-visuels et clichés iconiques du maquis -, qui scellent le cœur de la mémoire nationale. Cette démarche s'inscrit dans le prolongement direct des repères mémoriels que notre pays pose au niveau international.
L'Algérie affirme sa présence au sein du Registre international «Mémoire du Monde» de l'UNESCO : au-delà du manuscrit médiéval Al-mustamlah min kitab al-takmila, prouvant la richesse intellectuelle de l’Algérie précoloniale, une partie emblématique de notre histoire diplomatique est d'ores et déjà consacrée par l'inscription des archives de la Conférence du Mouvement des non-alignés de Belgrade, en 1961, issue d'une démarche internationale conjointe. À ces jalons s'ajouterait le dossier majeur, introduit par nos soins, de la collection historique du journal El Moudjahid, organe central du Front de libération nationale (1956-1962), qui porta au monde entier la voix de l'Algérie combattante.
2. Les fondements scientifiques :
Quand la biologie redéfinit l'informatique
L'acide désoxyribonucléique (ADN) est le support d'information le plus compact et le plus résilient de la planète. Des chercheurs ont réussi à analyser des génomes de mammouths à partir d'ADN récupéré dans des dents enfouies depuis plus d'un million d'années dans le pergélisol sibérien.
C'est cette même résilience moléculaire que la science exploite désormais au service de nos archives numériques, à travers un protocole rigoureux en quatre étapes :
● Codage et traduction moléculaire : Les données numériques (0 et 1) sont converties en code quaternaire utilisant les quatre bases azotées de l'ADN : Adénine (A), Cytosine (C), Thymine (T), Guanine (G). Des algorithmes de la famille DNA Fountain assurent la fidélité de la récupération en corrigeant des taux de perte de séquences allant jusqu'à 15%, une performance exceptionnelle pour un support biologique.
● Chiffrement préalable obligatoire : Avant même la traduction nucléotidique, les données sont chiffrées par des algorithmes cryptographiques souverains. Cette architecture à double protection - chiffrement logique puis obscurité moléculaire - garantit qu'une interception de la matière biologique ne livrerait qu'un bruit indéchiffrable.
● Synthèse et encapsulation : Des synthétiseurs de précision assemblent les brins d'ADN, qui sont déshydratés puis enfermés dans des capsules de silice amorphe microscopiques. Cet ADN est entièrement synthétique et inerte : il ne code pour aucun organisme vivant. Bien que le rythme de synthèse industrielle globale impose un temps d'écriture étalé sur plusieurs semaines pour des volumes de l'ordre du gigaoctet, cet investissement temporel est unique et définitif.
● Séquençage, duplication et lecture : Pour accéder à une archive, une fraction microscopique de l'ADN est extraite et passée dans un séquenceur à haut débit. Afin de pallier la consommation physique infime de la molécule lors de la lecture, le protocole intègre une étape intermédiaire de réplication enzymatique (PCR), permettant de cloner biologiquement et à l'infini le stock d'archives sans altérer la capsule d'origine. La reconstruction des données numériques par traitement bio-informatique affiche une latence finale de quelques heures, parfaitement compatible avec des archives froides à consultation rare.
Durabilité et Densité
Les modèles de vieillissement accéléré (ETH Zurich) démontrent que l'ADN encapsulé dans la silice, stocké à une température de chambre froide légère (10 °C), affiche une longévité estimée à 2,000 ans. Sur le plan de la densité, la limite théorique est de 215 pétaoctets par gramme. En configuration pratique stable, la totalité des archives historiques de premier ordre de l'Algérie tiendrait dans une forme moléculaire ultra-compacte de l'ordre de quelques milligrammes de matière biologique.
3. Comparaison des performances :
Silicium vs ADN Synthétique
Caractéristique Supports traditionnels (HDD, Bandes LTO) ADN Synthétique Encapsulé
Durée de vie : 5-10 ans (HDD), max 30 ans (LTO) Plusieurs siècles à10°C des millénaires à-10 °C
Densité pratique ~10¹⁴ bits/m³ 10–100 To/g (ultra-compactage à l'échelle moléculaire)
Coût d'écriture quelques centimes à euros/Go Estimé entre ~10 000 $ et 100 000 $/Go ; objectif ~1 $/Go d'ici 2030
Consommation énergétique : Continue et intensive (climatisation permanente des serveurs) Quasi nulle (seul le maintien thermique passif ou à faible puissance à 10 °C est requis)
Vitesse d'accès : Immédiate (millisecondes à minutes) Différée (de quelques heures à quelques jours pour le traitement : PCR, séquençage, bio-informatique)
Risque d'obsolescence : Permanent (formats, logiciels et matériels changeants) Nul (les quatre bases A, C, T, G sont universelles, immuables et le vivant saura toujours les lire)
Immunité Cyber / IA Faible (vulnérabilité aux cyberattaques et altérations logiques) Structurelle et native au niveau du support physique (hors réseau), la sécurisation se concentrant sur les terminaux
4. L'équation économique et les précédents internationaux
L'Algérie n'est pas appelée à innover dans le vide. Des institutions publiques mondiales valident cette approche : le programme MIST de l'IARPA aux États-Unis investit pour atteindre la parité économique avec le stockage traditionnel d'ici 2030 ; l'ETH Zurich a démontré la faisabilité de l'archivage ADN pour le patrimoine audiovisuel, en stockant notamment des documents sonores et télévisuels dans de l'ADN synthétique encapsulé. Les leaders industriels (Microsoft, IBM, Twist Bioscience) structurent déjà cet écosystème, et les analyses projettent un début de compétitivité financière globale avec les technologies d'archivage à froid spécialisées d'ici 2030.
La force de la proposition algérienne réside dans sa frugalité initiale et ses vertus écologiques (Green IT). Un corpus documentaire initial comprenant actes fondateurs, chartes nationales, traités de la Régence d'Alger, correspondance de l'Émir Abdelkader, manuscrits anciens et archives essentielles de la guerre de Libération nationale — pourrait représenter un volume restreint de l'ordre de 50 giga-octets pour son noyau hautement prioritaire. Grâce à la baisse continue des coûts de synthèse au cours des dernières années, le budget d'une phase pilote initiale portant sur un noyau symbolique de quelques centaines de mégaoctets s'est considérablement démocratisé par rapport aux anciennes estimations industrielles, même si le coût de base actuel à l'échelle industrielle reste substantiel (généralement évalué entre 10 000 $et 100 000$ par giga-octet selon des standards plausibles).
L'extension progressive du corpus vers l'objectif complet des 50 giga-octets restera synchronisée avec la courbe de dégressivité des tarifs attendue à l'horizon 2030-2035, conformément aux projections de l'écosystème international.
Il s'agit d'un investissement unique et non récurrent pour une conservation sans maintenance matérielle majeure pendant des millénaires. À l'inverse, le modèle classique sur un siècle exige le renouvellement décennal des serveurs, une surveillance cyber permanente contre les piratages et une climatisation intensive — une charge financière et énergétique exorbitante sous notre climat.
Libéré de la dépendance aux réseaux électriques et aux climatiseurs industriels de forte puissance pour la conservation de sa mémoire, le Coût Total de Possession (TCO) de l'ADN sur un siècle présente une économie structurelle et écologique bien plus avantageuse pour ce type de fonds que le maintien sous silicium ; toutefois, s’agissant d’une projection, cela reste à démontrer économiquement.
5. La phase-pilote algérienne : Architecture et feuille de route
L'approche proposée repose sur un pilotage stratégique assuré par le Haut-Commissariat à la Numérisation, garant de la cohérence du projet avec la stratégie nationale, et sur un consortium national tripartite, garantissant la maîtrise des coûts, la gestion des chaînes logistiques d'importation des réactifs, et une sécurité absolue :
● Le pôle patrimonial (Archives nationales, Bibliothèque nationale, CNDPI) : Ce pôle (dont la liste, sous forme de proposition comme l’ensemble de cette contribution, n'est pas restrictive) pourrait aider à définir le périmètre et la liste de la sélection des corpus prioritaires, visant un objectif initial de 10 Go, s'inscrivant dans le noyau global de 50 Go, et dont les premiers mégaoctets serviront de test pour la phase pilote : les actes fondateurs, les chartes nationales, le fonds d'État de l'Émir Abdelkader, les manuscrits anciens majeurs ainsi que les plus précieux fonds de la guerre de Libération nationale.
● Le pôle informatique (USTHB, ESI, CERIST, ASSI et autres structures spécialisées) : Ayant eu l'honneur de siéger au sein du conseil d'administration du CERIST, je connais intimement la haute compétence de nos chercheurs et la solidité de nos infrastructures académiques. C'est à ce pôle que pourrait revenir le développement souverain de la couche logicielle et des algorithmes de codage — missions naturelles de l'USTHB et de l'ESI —, ainsi que le traitement bio-informatique de calcul haute performance requis pour décoder le signal des séquenceurs, en s'appuyant sur les plateformes HPC existantes du CERIST et leur renforcement programmé. La gestion souveraine des clés de chiffrement et l'archivage sécurisée
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des paramètres cryptographiques relèveraient, quant à eux, de la compétence exclusive des autorités de l'État habilitées à cet effet — au premier rang desquelles l'ASSI, dont c'est le rôle naturel. L'intégralité de ces clés resterait ainsi sous contrôle exclusif de l'État sur le territoire national. Une séquence chimique transmise pour synthèse à un laboratoire externe sans ces clés ne représente qu'une suite moléculaire parfaitement inintelligible, rendant toute exploitation non autorisée des données techniquement impossible.
● Le pôle biotechnologique (CRBt de Constantine) : En sa qualité de représentant exclusif de l'ICGEB en Algérie, le Centre de Recherche en Biotechnologie de Constantine dépasse ici le simple rôle de conservateur passif. Fort de ses plateformes de génomique de pointe, le CRBt est le pivot technique de l'infrastructure : il assure le contrôle qualité rigoureux de la fidélité de la synthèse reçue, l'expertise de l'encapsulation sous silice amorphe pour prémunir le support contre l'humidité, ainsi que la gestion de sa bio-banque hautement sécurisée (maintien thermique stable à 10 °C). De plus, le CRBt déploie les protocoles d'amplification enzymatique pour préserver le stock et garantit l'autonomie stratégique nationale du processus de séquençage (lecture), transformant ce pôle en premier hub technologique africain capable de maîtriser l'interface ADN-Informatique pour la sécurité mémorielle.
Feuille de route chronologique
● Phase 0 : 2026-2027 : Sélection du noyau mémoriel, sécurisation des filières d'approvisionnement en réactifs de pointe & développement des logiciels souverains de chiffrement.
● Phase 1 : 2027-2028 : Synthèse externe sécurisée par l'obscurité moléculaire (étape industrielle transitoire doublée d'un plan à terme de transfert technologique d'équipements d'écriture), encapsulation sous silice, protocoles de réplication biologique et conservation sécurisée au CRBt.
● Phase 2 : 2029-2032 : Autonomie nationale de lecture (séquençage haute performance), extension du corpus & veille industrielle active sur l'évolution des coûts des technologies de synthèse de pointe.
Conclusion : Un acte de stratégie mémorielle
Comme souligné plus haut, le sommet Global Africa Tech, tenu dans notre pays en mars dernier, a adopté la Déclaration d'Alger sur la souveraineté des données. Le projet ADN-Mémoire en serait une traduction technique ambitieuse, matérialisant, par une excellence scientifique pionnière, le rôle de l'Algérie sur le continent. Le stockage sur ADN encapsulé offre trois immunités qu'aucun autre support ne peut garantir simultanément : l'immunité contre l'obsolescence technologique par l'immuabilité des bases biologiques ; l'immunité structurelle contre les cyberattaques directes, les rançongiciels et les embargos par la conservation physique déconnectée du réseau ; et enfin, l'immunité contre la falsification par l'IA, car une capsule de silice scellée protège l'intégrité physique de l'histoire contre les altérations numériques.
La mémoire d'un peuple n'est pas une donnée volatile. Elle est le substrat de son identité et de sa légitimité historique. Inscrire les témoignages fondateurs, les chartes nationales, les traités historiques de la Régence, la correspondance étatique de l'Émir Abdelkader, les documents retraçant notre résistance et l’essor de notre mouvement national, les traces écrites, photographiques ou audiovisuelles de l'Algérie combattante, ainsi que nos précieux manuscrits anciens, remontant loin dans l’histoire, dans la molécule la plus stable que la science connaisse actuellement serait un acte politique autant que scientifique.
Il convient enfin de préciser que, bien sûr, l'ADN ne remplace pas les serveurs numériques actuels, il les sécurise en cas de catastrophe ou de cyberattaque massive. Les historiens, chercheurs et usagers continueront d'utiliser les PDF, bases de données et images sur le réseau classique pour leurs travaux. L'ADN s'impose comme notre sauvegarde ultime, un coffre-fort mémoriel de référence, rigoureusement déconnecté du réseau, si un jour le silicium ou les serveurs connectés venaient à faillir.
Notre ambition est de garantir que l'acte fondateur de notre liberté, la Proclamation du 1er Novembre 1954, demeure infalsifiable et inaltérable, au-delà des fragilités du réseau internet ou des crises du silicium. C'est ainsi que, fidèles à notre rang continental, nous transmettrons, intacte et inviolable, dans un geste hautement symbolique, la réalité historique de notre nation aux générations qui nous succéderont, si Dieu veut, dans le plus lointain avenir.
(*) Président du Comité national
«Mémoire du Monde» de l'UNESCO.
Ancien membre du conseil d'administration du CERIST et du Centre national d'études
et de recherches sur le Mouvement national et la Révolution du 1er Novembre 1954.
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