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3 septembre 2020 4 03 /09 /septembre /2020 22:48

Reporters : Vous avez participé récemment (fin novembre) à la 40e Session de la Conférence générale de l’Unesco, qui s’est déroulée à Paris, et au courant de laquelle les Etats membres ont mandaté l’organisation pour travailler à l’élaboration de normes d’éthiques en matière d’Intelligence artificielle. Concrètement, qu’apportera cette décision ?
Ahmed Benzelikha : Cette initiative intervient à l’issue d’un processus qui a duré assez longtemps. Il y a eu ainsi plusieurs rencontres et évènements organisés par l’Unesco autour des problématiques ayant trait à l’Intelligence artificielle. C’est la somme de l’ensemble de ces actions et des pistes de réflexion qui se sont dégagées qui ont permis à la directrice générale de l’Unesco, d’abord, de faire un discours d’orientation autour des valeurs éthiques de l’intelligence artificielle, mais aussi de demander à la Conférence générale de confier ce mandat à l’Unesco, et je pense que c’est une excellente chose que de le faire avec une organisation multilatérale. Donner ce mandat à l’Unesco, c’est aussi donner un blanc-seing à la réflexion culturelle et scientifique, sur un aspect qui est aujourd’hui au centre des préoccupations d’avenir, en l’occurrence l’Intelligence artificielle.

D’ailleurs c’était le sujet de votre conférence animée samedi dernier à Alger. Où on est-on finalement en Algérie ?
En toute modestie, nous avons été précurseurs dans le pays. Nous avions déjà, en décembre 2018, ici même à Alger, abordé les aspects éthiques de l’intelligence artificielle dans le cadre des villes intelligentes, ou ce qu’on nomme communément « Smart City ».  Donc, nous sommes un peu sur la même lancée. Unesco-Algérie est au fait de la réflexion. Il y a aussi d’autres initiatives. Récemment, il y a eu à Constantine une rencontre, organisée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, autour de l’intelligence artificielle. Donc, on voit bien que, même si ce n’est encore que des prémices, la préoccupation est présente et les initiatives sont prises. Maintenant, il reste la concrétisation.

Concrétiser certes, mais avec qui ?
Je suis quelqu’un qui croit d’abord à l’initiative sociale, donc je dirai avec la société civile, avec les gens qui veulent réfléchir à ces thématiques ô combien importantes, mais aussi avec les structures officielles. Je pense en particulier aux structures de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, de l’Education, les entités qui encadrent les NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication, ndlr), des médias, les scientifiques de tous bords, les laboratoires de recherche, les sociologues…

Donc, avec tout le monde…
Oui, parce que l’informatique touche tout le monde et donc on se doit d’être attentif. S’il y a un mandat confié à l’Unesco, s’il y a un débat initié, ça veut dire que quelque part des décisions vont être prises.

Et évidemment, l’Algérie ne pourra pas être épargnée par l’impact de ces décisions…
Pas seulement en termes d’impact, mais de choix premiers. Mon souhait en tant qu’Algérien est que l’Algérie soit présente et propose un peu sa vision des choses et sa réflexion, parce que nous vivons dans un monde qui est aujourd’hui complètement mondialisé et complémentaire, dans lequel les absents ont toujours tort. Le savoir-faire n’est pas seulement l’informatique, au sens de science pure, mais aussi d’utilisateurs et d’intellectuels. En tant qu’intellectuels et intervenants dans le cadre des débats qui engagent l’humanité, il faut avoir notre mot à dire.

L’occasion pour le pays de ne plus être spectateur, mais acteur…
Absolument. Etre acteur, c’est avoir des idées novatrices, avoir des visions pour l’avenir du monde d’aujourd’hui, c’est aussi cette capacité de réunir les gens autour de valeurs de discours porteurs, généreux mais réalistes.  C’est les enjeux du débat qui est en train de prendre forme au niveau de l’Unesco et qui a déjà pris forme au niveau international. Je ne voudrai pas que ce débat puisse encore une fois, comme dans le terrain économique, être un débat de puissances mondiales, en l’occurrence les Etats-Unis et la Chine, qui aujourd’hui, justement, dominent l’Intelligence artificielle.

Ce qui nous amène à évoquer la grande concurrence dans l’IA entre les géants numériques américains, les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) et leurs homologues chinois, les BATX (Baidu, Alibaba Tencent et Xiaomi). Leurs puissances donnent encore plus d’ampleur à l’urgence des valeurs d’éthiques dans tout ce qui touche à l’IA. Un état des lieux qui semble être négligé en Algérie, comme si le pays n’était pas concerné. Qu’en pensez-vous ?
Nous avons un peu cette impression de vivre dans une bulle, alors qu’aujourd’hui, il n’est pas possible de continuer de cette manière. Devant les grandes entités économico-informatiques qui sont en train de faire mainmise sur l’ensemble du monde, et quelque part nous subissons toutes les décisions et tous choix premiers, pris par le Conseil d’administration de telle ou telle entité.

Les GAFA sont-ils un danger pour nous ?
Je préfère ne pas parler de danger et aller au-delà de cette atmosphère de paranoïa. C’est quelque chose de tout à fait normal, dans la guerre économique d’aujourd’hui que de vouloir prendre le dessus.

Donc, c’est à nous de nous armer ?
Je n’utiliserai pas un vocabulaire guerrier, mais je dirai de faire des propositions, de nous positionner. Nous sommes dans une grande partie de jeux d’échecs…

Et nous sommes encore dans une position de spectateur et non de joueur…
Malheureusement oui, mais rien ne nous empêche de vouloir jouer dans la cour des grands. Dans les jeux d’échecs, parfois les spectateurs ont des idées beaucoup plus intéressantes que celles des joueurs eux-mêmes. Donc, voilà la « faille ». Nous sommes sur le terrain de l’intelligence et, en attirant les adversaires, bien sûr en toute amabilité, nous nous retrouvons, quelque part, et en utilisant votre terme, à armes égales. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle, même si nous sommes en train d’être dépassés en termes de machines, nous avons néanmoins notre propre intelligence, si, bien sûr, nous avions l’occasion de la sublimer ensemble, en tant que société, Etat, intervenants… 

Lors des trois premières révolutions industrielles, l’Algérie était sous domination turque et sous le colonialisme français. La quatrième, celle du numérique, le pays est indépendant et aborde cette époque avec un Etat. N’est-ce pas une opportunité à saisir ?
Absolument. Nous devons aller vers deux urgences. D’abord, combler, si je puis dire, un tant soit peu ce grand fossé numérique qui est établi entre les pays du Nord et ceux du Sud. C’est une urgence. Mais nous n’allons pas attendre jusqu’à ce que cette faille soit comblée. En parallèle, agissons avec ce que nous disposons, avec l’Unesco dont on est membre à part entière. Voilà un terrain où nous pouvons nous exprimer, proposer et jouer avec l’ensemble du monde en abattant nos propres cartes.

Il n’est pas trop tard ?
Il n’est jamais trop tard. Vous savez, il y a un penseur italien du 19e siècle, Antonio Gramsci pour ne pas le nommer, qui disait « il faut opposer au pessimisme de la raison l’optimisme de la volonté». Tout est une question de volonté.

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