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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 10:03

Elias, Odyssée du 21e siècle.

Par Mohamed Bouhamidi.  

Un masque, contrairement à ce qu’on croirait de bonne foi, pourrait-il être notre miroir plutôt que notre dissimulation ?  Dans ce roman, Elias, qu’on peut nommer, pour plusieurs raisons légitimes, de roman des allégories, Ahmed Benzelikha construit un personnage central. Elias, dont le nom est aussi le titre du roman, ouvre cette fiction, par les portes d’une première métaphore, celle de l’hébétude. Hébétude d’une vie qui pèse au-delà du supportable sur les épaules d’Elias et le mène aux confins d’une frontière abstraite mais anxiogène, une frontière métaphysique. Le besoin du sens du monde, le besoin de savoir mais aussi la question : peut-on savoir dans le sens du Savoir total métaphysique ? – tout cela forme le ressort de ses lectures et leurs résultats.

Elias comme dans les légendes ou les sources poétiques de l’histoire de la Méditerranée prendra le bateau, pour aller chercher un masque dont il est dit dans de vieux livres – et confirmé dans l’un d’eux en particulier lié aux ruines d’un site historique – qu’il est le masque de Dieu, au sens qu’il appartient à Dieu ou qu’il est le masque de la Vérité.

Les noms des personnages rappellent quelques grandes figures de l’Odyssée, nous lient aussi à des événements marquants des tragédies qui secouèrent les Balkans et leur rapport avec la Grèce. Ils nous mènent aussi par paraboles. emboîtées en poupées russes, aux nouvelles « réalités » de la communication planétaire via la puissance Internet et via la puissance qu’elle peut conférer à des personnages maléfiques comme Mark IV, pirate informatique et pirate des mers, ou à son associé et complice le Docteur Morfal, érudit et président du conseil d’administration d’une surpuissante multinationale. Représentation. aussi et représentation. réussie que les multinationales sont en majorité une forme de spoliation du travail par la violence de Mark IV, de sa ruse, de ses moyens de tromperie.

Le commandant  Bramble, capitaine du bateau Le Moïse  dont le nom nous ramène explicitement à une métaphore biblique est un mixage de la Méditerranée, maltais mais surtout grec, et certainement autre chose, et féru de Montaigne et de poésie ; son second, Mihel, qui a longtemps navigué dans les eaux américaines et en est sorti en ramenant la panoplie de tous les vices ; le cuisinier hindou sans nom mais qui sait des choses sur le masque que cherchent Elias et Mark IV, pour des raisons aussi diamétralement opposées que le Bien et le Mal – tous ces marins issus de  différents pays nous renvoient cette image cosmopolite de la  marine marchande actuelle mais certainement tout aussi vraie pour la marine antique et la diversité d’origine de ses marins ou de ses rameurs.

Le roman est, en soi, comme un miroir de l’Odyssée réécrite au 21ème siècle.

Roman des paraboles, Elias est aussi un roman de l’exploration de la manipulation.

La force de Mark IV  et celle du docteur Morfal n’est pas dans la puissance prêtée à la maîtrise informatique. Celle-ci joue un rôle primordial dans la conduite des opérations concrètes mais la base de la collecte des « savoirs » sur les autres est en réalité la corruption : l’argent coulant des mains de Mark IV à Mihel le borgne. Cette manipulation se dévoile au grand jour grâce à Theodoros, marin qui a sauvé Elias de la mort, et dont l’île est contrôlée et les marins exploités par mensonges et réécriture de l’histoire de la part d’un criminel de guerre d’un pays des Balkans recyclé armateur, négociant, propriétaire foncier, etc. 

Vers la fin du roman, en filigrane des légendes et des allégories apparaît de plus en plus clairement que derrière les constructions  de fausses puissances « informatiques » de Mark IV et de Morfal et de leurs vrais mensonges se joue une lutte planétaire pour le contrôle des routes commerciales et des zones à hautes richesses et rentabilité comme le Golfe de Guinée.

La beauté de ce roman n’est  pas seulement cette ouverture du voyage d’Elias sur les grimoires du temps passé et ce qu’ils nous rappellent des questions fondamentales  du sens de la vie.

Cette beauté se dévoile également dans la réussite de cette modernisation de l’idée d’une odyssée humaine dont les sirènes maléfiques ont pour nom docteur Morfal et  Mark IV que les services secrets chinois liquideront.

Symbolique aussi que la découverte, par Elias, du masque dans ses affaires  où l’aurait mis le vieil ermite d’une île grecque désolée et aride, et dont meurt Elias pour l’avoir porté et s’être élevé aux cimes vertigineuses du savoir ?
Mais de quel savoir, alors qu’il meurt en ignorant les autres facettes des Morfal, des Mark IV, de la vengeance des services secrets chinois ?   

Elias, d’Ahmed Benzelikha. Roman, 89 pages, éditions Casbah.

 

Mohamed Bouhamidi in    https://collectifnovembre.com/2020/12/12/elias-roman-dahmed-benzelikha-par-mohamed-bouhamidi/

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